Le site du Clauzon

Publié le par R.D.

 

LE SITE DU SOUVENIR.

 

 

Sur la départementale D3, qui relie Pomarez à Mugron, après le panneau LAHOSSE en direction Mugron, à votre gauche, vous remarquerez  une maison désaffectée en bord de route  et, immédiatement  après le pont sur la Louts, un espace aménagé planté de jeunes arbres savamment disposés. Deux blocs de pierre en interdisent l’accès mais on peut cependant y garer  un véhicule. Quatre stèles s’y trouvent portant le nom de quatre hommes, morts pour la France, fusillés par les allemands en juillet 1944.

Henri (Antoine) CAMPAGNE

Jean DEYRIS

Jean DANGOUMAU

Daniel SAUBUSSE
 

Si vous avez la curiosité de lire le texte gravé sur le « totem » vous apprendrez que ce site a été crée à l’initiative du maire de Lahosse pour commémorer ce  douloureux  évènement, rappelé  chaque année par une cérémonie début juillet.

Que s’est-il passé exactement ? Pourquoi ces quatre stèles, disséminées sur cet espace ?

Les monuments ne parlent qu’à ceux qui savent voici donc quelques indications pour ceux qui voudraient s’informer  et pour contribuer à  perpétuer le souvenir  et suivre l’injonction  sur la stèle près de la route. Je n’ai pas d’autre objectif en rédigeant ce texte. Je n’ai pas fait d’enquête, fouillé dans les archives, je m’en tiendrai dons aux faits avérés.

Il n’y a pas bien  longtemps les personnes capables de faire un récit des évènements étaient nombreuses dans le village. Chacun avait sa version, c’était un sujet qu’il ne fallait aborder qu’avec prudence. Peu à peu, les témoins sont partis rejoindre ceux dont les stèles commémorent le souvenir.

 

Voici en guise d’introduction, la  description que  l’abbé Maurice JUSTES fait des lieux dans son ouvrage  Quelques faits et gestes d’un curé de campagne,  publié en 1985.

Sur le bord de la RD n° 3, qui va de Mugron à Pomarez, à 4 kilomètres de Mugron, et à quelques pas du pont du Louts, est érigée une stèle qui porte écrite cette phrase – sous une croix de Lorraine tricolore en mosaïque :

« Passant, suis ce sentier et n’oublie jamais »

Ce sentier, qui  s’étire sur une cinquantaine de mètres, mène à deux stèles identiques. Sur la première on lit :

 « Ici est mort pour la France Jean Dangoumau,  fusillé par les Allemands le 12 juillet 1944 ».

Sur la deuxième :« Ici est mort pour la France Henri Campagne, fusillé par les Allemands le 12 juillet 1944 »

Son ouvrage comporte en illustration une photographie de la stèle, reproduite ici.

 

 

 

Pour comprendre l’injonction (suis ce chemin) il faut savoir qu’à l’époque des événements, le terrain était boisé jusqu’à ce que le propriétaire fasse abattre les arbres avant de vendre. Dans les années 80, lorsque l’ancien  garde-champêtre de Lahosse (qui avait été amené à se rendre sur place), nous y avait conduits,  la  première stèle était là, bien visible en bord de route, entourée de ronces. Ce qu’il déplorait fréquemment. Quant au « chemin », je ne me souviens pas l’avoir parcouru. Il menait à une autre stèle. Celle de Jean Dangoumau. A cette époque une rapide commémoration se déroulait dans le cimetière de Lahosse chaque 12 juillet. Et des habitants de Mugron, descendants des autres fusillés,  y apportaient des fleurs – il était impératif qu’elles proviennent du jardin, me dit Anne-Marie, qui avait quelques difficultés à s’en procurer. On déposait également des branchages, en souvenir des branchages dont les corps avaient été couverts.

 

Henri Campagne – cousin donc de l’abbé Campagne, héros de l’ouvrage de l’abbé JUSTES -  était âgé de 63 ans au moment de son décès. Il était meunier au moulin du CLAUZON (le bâtiment en ruines près du pont). Les Campagne, originaires de Larbey, étaient une famille de meuniers. Henri Campagne  faisait-il  partie, avec Jean Dangoumau,  du groupe de résistants basés à Mugron ? (Voir plus loin). Son rôle n’est pas établi – un meunier se déplaçait librement et constamment  dans la campagne. Servait-il de lien, de messager, ravitaillait-il les résistants ? Certains pensent qu’il y aurait eu erreur.

C’est  suite à un parachutage d’armes, dans un lieu tout proche du moulin, que les Allemands ont arrêté ou fusillé  des membres du groupe. Henri CAMPAGNE, dit l’abbé Justes, fut « torturé, conduit dans le bois où on l’obligea à creuser sa tombe, puis fusillé et laissé sur place ».

            J’ai recueilli  les souvenirs  de sa petite fille. Les Campagne   habitaient l’actuelle maison « Clauzon », demeure des meuniers depuis toujours. Cette maison appartenait à Mr Cazaux de Mugron, tout comme le moulin et le bois. Sa famille les avait acquis des héritiers  du baron de Caupenne.

Le moulin était déjà en très mauvais état et ne comportait pas de pièces d’habitation (sauf une « chambre » pour le meunier). La petite fille de Henri Campagne, dont la maison n’était pas très éloignée,  était toujours « fourrée » au moulin (à la maison) car elle aimait bien sa tante.

« J’avais cinq ans et je ne sais pas vraiment ce qui s’est passé. J’étais constamment au moulin, ce jour-là, heureusement, je n’y étais pas ».

Michel C habitait La Téoulère et avait une dizaine d’années. Il est resté longtemps perturbé par ces souvenirs qu’il évoquait  avec la même émotion.

Les allemands ont fait irruption chez le meunier, le 9 juillet et,  sans plus d’explications, ils ont tout « chamboulé ». Ils ont « tout raflé » : jambons, bétail, racontait  Michel. Ce qu’un  rapport officiel confirme. C’est à l’occasion de cette « rafle » que le meunier a été arrêté.  Sa mère, disait Michel,  pleurait de ne pouvoir rien faire pour les voisins que les allemands avaient « parqués » les laissant sans manger. En fait le groupe des prisonniers comportait aussi  tous ceux qui avaient été arrêtés. Car les allemands avaient barré la route et arrêtaient tous ceux qui passaient. Pour éviter l’arrestation, le père s’était réfugié dans une autre maison du village.

 Puis elle avait pris son fils pour se rendre au village,   chez sa belle-sœur, où elle avait passé la nuit. Campagne et les autres prisonniers furent conduits à Montfort. Interrogés et malmenés. Certains furent relâchés. La famille du meunier put regagner sa maison pillée.

Deux jours plus tard Campagne et Dangoumau furent ramenés au Clauzon et fusillés au fond du bois, abattus contre un chêne, en bordure du Louts, au milieu des ronces, aubépines noires et blanches. Les balles s’y étaient fichées. On aurait dû le conserver, dit-il un jour.

Ce jour-là, le 12 juillet au matin, Michel était avec son père qui discutait « avec un autre » lorsqu’ils entendirent les coups de feu. Tous deux savaient qu’un lièvre narguait les chasseurs (ou les braconniers) dans le bois. « Ah, avait dit l’un, cette fois-ci ils ne l’ont pas loupé ».

Les prisonniers avaient-ils été torturés comme on l’affirme, les avait-on obligés à creuser leur tombe ? Ils furent découverts,  enterrés sommairement. La pointe du sabot de Campagne dépassait.

Ce n’est que deux jours plus tard que les  corps furent rendus à leur famille. Campagne est inhumé dans le cimetière de Lahosse. Sa tombe s’y trouve toujours.

 

Il faut rappeler  ici que ces exécutions furent exécutées suite à un parachutage d’armes quelques jours auparavant dans un champ tout près du Clauzon.

Pour des détails concernant le parachutage et les activités du groupe de résistants nous vous conseillons la lecture de l’article de Jean-Pierre BESSELERE dans le bulletin  de la Société de BORDA.

Vous pourrez y lire le témoignage de deux membres du groupe.

 

Jean-Pierre BESSELERE : Parachutage anglais en mai 1944 à l’intention du maquis de Mugron et ses conséquences. Bull. Soc. Borda, Dax, n°438,2, p. 175-190.

 

***

Et voici le témoignage de Maël MARRIMPOUY, dernier survivant du groupe de parachutage, décédé en 2009.

Ce texte a été rédigé à partir de notes prises par moi-même en écoutant Maël Marrimpouy au goûter de Noël du club du 3e âge de Mugron. Au menu il y avait foie gras, magret, jambon …  Le récit peut sembler un peu décousu mais Maël raconte …jusqu’à ce qu’on parvienne  à l’interrompre.

 

Info préalable (extraite de l’article de J.-P. Besselère. Les membres du groupe étaient :

 

  • René SOUBAIGNE.
  • Marius LASSABE
  • Ernest LAPOUBLE
  • Roger BESSELERE
  • Jules BATS
  • Maël MARRIMPOUY
  • Camille ROUEDE
  • Pépé HARAMBURE
  • Jean DEYRIS
  • Henri DEYRIS
  • Marcel LASSABE
  • Daniel SAUBUSSE
  • Henri TESTEMALE [1]

 

« Lui-même à l’époque de l’occupation était à la « Sup » à Dax. Il revenait à Mugron pour les vacances. Mugron était très calme.

En 1942 les troupes d’occupation étaient de plusieurs sortes. Les soldats de la Wehrmacht étaient très sévères. Il y avait une autre compagnie dont l’uniforme était couleur sable : les soldats de l’Afrika Korps qui s’entraînaient pour occuper la Libye.

En avril 1944 les allemands sont arrivés à Mugron. Lui-même gonflait son vélo lorsqu’il a vu arriver un side-car. Les gens savaient qu’ils allaient arriver parce qu’ils avaient  vu, chose inhabituelle, un gendarme au carrefour. Il y avait une colonne et une voiture qui tractait des camions. Les allemands  se sont rendus au marché couvert. Le soir le couvre-feu fut  instauré à partir de huit heures. On entendait les bottes, c’est ainsi qu’on savait qu’ils arrivaient.

Les anciens de 14-18 ont fait une « démonstration de résistance » : ils ont refusé de rentrer. L’un d’eux était assis sur une chaise, sur le pas de la porte : les allemands ont pris le tout (chaise et homme) et l’ont placé à l’intérieur. Mais les patrouilles ne venaient jamais dans le chemin de Pé de Peyran (où lui-même habitait).

En 1943 Maël Marrimpouy avait  appris l’existence de la résistance par hasard. En septembre 1943 il a vu arriver 2 personnes qui l’ont recruté. C’est ainsi qu’il a rencontré Aristide.

Gaston Souarn avait un atelier dans la grand Rue. C’est là qu’il a vu un homme assis sur l’établi. Ce n’est que plus tard qu’il a appris que cet homme était Aristide, lequel était malade et devait se reposer.Les membres du groupe avaient des doutes, ne savaient pas bien qui il était.

Ils avaient  convenu d’un message de reconnaissance. Souarn portait toujours une fleur, en février c’était une violette. Le message était le suivant : « Les violettes seront fanées dans 15 jours ». Il attendait ce message à la BBC.

Il fallait 11 hommes pour le parachutage.

La première  tâche était de trouver un terrain. Il fallait un terrain visible par l’aviateur et spécialement aménagé. Deyris avait choisi le terrain. Il faisait 100 mètres su 200 et était bien visible. Ils partaient deux fois dans la nuit. Ils étaient 5 membres. L’un d’eux était chargé de la lumière. Les repères étaient : l’Adour, la ligne de chemin de fer, la route de Pomarez. Le Louts ne pouvait pas servir car il est trop encaissé.

Ils avaient ordre de « ne pas bouger »  jusqu’au début du débarquement.

Le 27 avril   ils entendent  le message : « Le chien est mon ami ».

Le départ est donné. Lui-même ne connaissait pas tous les membres du groupe. Il n’en connaissait que deux .C’était une mesure de sécurité.

Au point de rendez-vous ils ont vu arriver tous les autres. Ils ont  attendu jusqu’à minuit : rien. Vers 2 heures un ronronnement se fait entendre au loin. (Le bruit du moteur était différent selon qu’il s’agissait d’un avion allemand ou d’un avion anglais.)

Mais l’avion repart  ! Vers 4 heures du matin il faut rentrer. Nous repartons par deux routes différentes. (Les allemands étaient basés à Montfort. )

Le 6 mai le message passe à nouveau. Nous nous rendons sur les lieux et attendons. Rien ! Vers 4 heures du matin, il faut rentrer. Le lundi 8 mai nous entendons  à nouveau le message. Nous nous rendons  au poste avec les lampes pour baliser le terrain. L’avion – un quadrimoteur Halifax – tourne sur plusieurs kilomètres. Nous avons l’impression qu’il repart. Mais non, il revient ! Tout à coup, nous entendons  un claquement.

Et fsst ! 17 parachutes ! Ça nous a fait un coup ! Lapouble pleurait. Certains conteneurs pesaient 250 kg. Nous avions préparé des caches,  un tunnel sous un énorme  roncier. Il faisait froid et il y avait de la rosée. Nous avons récupéré 3,5 tonnes d’armes.

Nous nous sommes aperçus qu’il manquait un conteneur et l’avons découvert dans un champ de blé. Le jour se levait. Deyris à traversé le Louts pour récupérer un parachute. Ce n’était pas facile !  Puis nous avons amorcé le retour.Les célibataires sont partis  en dernier.

Moi je suis parti seul et ai rejoint la maison de ma grand-mère. J’étais éreinté et je suis allé  dormir avec l’âne dans l’étable (comme d’habitude).

Les allemands ont réagi et ont fouillé la région sans jamais rien trouver.

Les recherches ont continué pendant deux jours, dans toutes les communes, dans tous les bois, à cinq cents mètres du lieu où les armes étaient cachées. Mais ils n’ont rien trouvé.

Résultat : il y avait à Mugron un maquis armé jusqu’aux dents : 3,5 tonnes  d’armes : des fusils anglais, des mitraillettes de 45, 15 carabines ultra modernes. De plus il y avait des vivres : du chocolat, du corned beef, du sucre …

Après le débarquement on put « se mettre au travail ». Le groupe comportait 25 maquisards.

Le 6 juin il y en eut 20 de plus ! Plus tard il y en eut 73 ! Le 9-10 juin nous devions aller  sur la route de Montfort intercepter une moto allemande. Mais nous avons reçu l’ordre  de reprendre la clandestinité, de nous replier.

Certains  se sont repliés vers Poylaout mais on leur a demandé de regagner leur domicile.

Nous avons reçu l’ordre de nous arrêter à Lourquen.  Pour arrêter Pépin. Mais il a réussi à s’échapper. Maël Marrimpouy pense que c’est ainsi que Dangoumau a pu être identifié par les allemands. Dangoumau était son client.

La tragédie du 9 juillet.

Nous étions vers Caupenne. Tout un groupe dans un fossé. Nous nous sommes rendu compte que nous étions repérés par un avion allemand. Nous sommes repartis à Mugron avertir les autres. L’existence du maquis de Mugron avait été signalée à VICHY (au gouvernement).

Le 9 juillet je suis revenu dormir chez ma grand-mère.

Vers 2 heures du matin nous avons entendu un bruit sur la voie de ballast et deux coups de feu. Puis nous avons vu arriver une colonne silencieuse. Ils sont passés !

Vers 7 heures une série d’arrestations : mon père, mon frère. Certains seront relâchés mais d’autres seront conduits à Montfort et malmenés par les allemands et la milice. Parmi eux il y avait Henri Campagne Jean Dangoumau, Jean Marrimpouy et ses deux fils Constant et Gabriel. Vers 10 heures un camion fait le va-et-vient entre Mugron et le Clauzon.

Ma grand-mère avait besoin d’œufs : elle se rend au poulailler et j’étais caché dans le poulailler ! Ensuite je me suis rendu chez mon grand-oncle dans la forêt de Soube. Mais il n’y était pas. Par contre nous avons vu des allemands. Je me dirige donc vers l’Adour. A Laurède pour y passer la nuit. Le dimanche je trouve André Sequé déguisé, muni d’une fourche avec un chapeau et une barbe. A Poyanne nous voyons un camion allemand : mais ils passent !

Nous avons  donc passé l’Adour afin de ne pas être attrapés s’ils avaient des chiens. Séqué voulait pêcher !

 Nous sommes arrivés chez ma tante qui m’a dit : « Va te rendre ! Ils vont fusiller ton père ! »

Nous sommes partis à Poyanne ( ?). Les allemands arrivent ! Nous avons passé 3 ou 4 jours dans un fossé. Nous avons entendu les coups de fusil qui ont abattu Deyris (lequel habitait Balide.) Je me suis ensuite réfugié à Nerbis. Chez Charlotte. Je me suis planqué dans le jardin et ensuite chez un cousin à Doazit jusqu’à la Libération.

 

 

 

 

 

 

Jean-Pierre BESSELERE : Parachutage anglais en mai 1944 à l’intention du maquis de Mugron et ses conséquences. Bull. Soc. Borda, Dax, n°438,2, p. 175-190.

 

 

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