Lettres d'un Lahossais durant la grande guerre (14-18). 1915.

Publié le par R.D.

 

Lettre de Bernarde à Marie le 11 novembre 1915

… Nous espérons que les lettres de Joseph vous viennent régulièrement et que vous êtes tranquilles sur son sort, autant qu'on peut l'être dans ces terribles moments.
Nous avons appris en effet la blessure de Charles Sennès et nous sommes contents de savoir qu'elle n'aura pas de suites graves. Aux dernières nouvelles reçues d'Orthez on espérait qu'il ne resterait même pas boiteux.
Que faites-vous maintenant ? Le mauvais temps doit venir et vous devez être confinée à la maison. La campagne n'est pas gaie l'hiver. On apprécie alors le charme et la douceur des soirées en famille, au coin du feu. Hélas, cette année, rares sont les familles complètes. Si chez nous nous n'avons personne au feu nous n'en prenons pas moins part aux tristesses des familles moins heureuses. D'autant que nous avons deux filleuls. Vincent a le sien, moi un autre. Nous avons même eu celui de Vincent une semaine  à la maison pour sa permission. Ce pauvre garçon, de la classe 14, est parti de chez lui, de Denain, après un séjour de dix jours avec les Boches. Ayant peur que ceux-ci ne le fassent prisonnier de guerre ou même ne l'incorporent dans leurs régiments il s'est évadé, c'est le cas de le dire, et a devancé l'appel de sa classe. Il s'est engagé le 21 août 1914. Il a laissé sa mère veuve et sa sœur qui a trois enfants là-bas. Et depuis il est sans nouvelles d'aucun membre de sa famille restée dans le nord. Ils étaient six frères et un beau-frère sur le front, un des frères a été tué, un autre est disparu et un troisième a été fait prisonnier dans la garnison de Maubeuge. On est sans nouvelles du prisonnier. C'est une famille qui paie largement son tribut à la France. Vous dire le contentement et la reconnaissance de notre poilu est chose impossible. Il n'avait jamais vu Paris. Nous lui avons fait visiter tout ce qui était susceptible de l'intéresser. On l'a mené au cinéma, le métro lui a causé une surprise et un ravissement sans bornes. Et ce qu'il a le plus apprécié, je crois, c'est de retrouver un peu la famille. C'est d'ailleurs un garçon intéressant, modeste honnête et simple. Aussi depuis son retour au front il nous écrit des lettres charmantes. Mon filleul est de la classe 16. Il vient également du Nord, dans le même cas que celui de Vincent. Il vient de partir du dépôt pour un secteur d'arrière. Nous travaillons pour nos poilus. Jusqu’à Gérard et Vincent qui font des cravates au crochet. Nous nous réunissons entre amis et chacun porte son ouvrage.
Avez-vous trouvé du travail pour les soldats ainsi que vous le désiriez ? Ils sont loin, les pauvres gens, d'avoir tout ce qu'il leur faut. Votre frère se plaint-il de la nourriture ? Dans bien des secteurs c'est mal préparé. Ce n'est pas de la qualité des matières qu'ils se plaignent, c'est de l'incapacité des cuisiniers. Quand je pense que l'un des frères de notre bonne, qui gardait des troupeaux sur la montagne a été bombardé cuisinier ! C'est au moins bizarre.
Et jusqu'à quand cela va-t-il durer ? Le général Castelnau est nommé généralissime du front en France en place de Joffre, on dit qu'il sera plus énergique ? Savez-vous le reproche qu'on fait à Castelanu dans les milieux gouvernants ? Il est clérical! On en est encore, en guerre, à ces tracasseries d'autrefois. N'empêche que d'être catholique ne l'a pas empêché d'être un chef plein d'ascendant et un tacticien de haute valeur.
Papa fabrique des obus de  270 pour la Marine. Des blocs de fonte aciérée de
80 cm de haut (le reste en proportion). Jugez du morceau que cela fait.

Aucune lettre de cette année 1915. Mais Joseph est bien sur le front.

 

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