LE FRONT D’ORIENT (1915-1918)

Publié le par R.D.

Résumé – Peu de gens en France ont une idée des évènements de la guerre 14-18 en Europe orientale. Et pourtant les combats y ont été meurtriers. Deux épisodes ont laissé une trace durable : les Dardanelles, dans l’année 1915, et les affrontements de Balkans, de 1915 à 1918. Aux Dardanelles les efforts des forces britanniques pour ouvrir l’accès à la mer « libre » à leur allié russe sont ruinés par la résistance acharnée des soldats de l’empire Ottoman.

Quant à la reconquête serbe dans les Balkans, à partir du port grec de Salonique, elle met en valeur le patriotisme inflexible des soldats serbes et le rôle décisif des combattants français et de leur chef, le général Franchet d’Espèrey.
Mots clés – Dardanelles,  Balkans, Atatürk, Liman von Sanders, Franchet d’Espèrey.

Introduction.
 

Pourtant, la guerre de 1814-1918 est une « guerre mondiale», la première du genre : les participants étaient très nombreux. Les engagements concernaient la moitié de l’Europe et une partie de l’Asie. Il y avait vingt nations présentes à Paris pour la « Conférence de la Paix » de 1919.

Les officiers de l’armée d’Orient étaient censés maîtriser un minimum de langues, le grec, le serbo-croate, l’italien, l’anglais, le russe d’une part, le turc, le bulgare, le hongrois et l’allemand de l’autre.

Des combats furieux eurent lieu à l’est de l’Europe, par exemple celui de la forteresse de Przemysl en Pologne méridionale, prise quatorze fois par les Autrichiens et les Russes et où périrent plusieurs milliers de soldats.  Comment ne pas penser à l’hécatombe des forts de Verdun ?

Et si l’on évoque  les conditions affrontées par les soldats des tranchées de l’ouest, le froid, la pluie, la boue, la neige, il faut rappeler également la dureté des climats de l’Europe orientale qui a terriblement éprouvé des combattants que certains traitèrent d’« embusqués ». Il y eut l’été brûlant des Dardanelles, ou l’hiver terrible des Balkans, décrit par un soldat de Flandre en 1915 :

Le thermomètre est descendu à – 22°, le vent rend le froid intolérable, il fait tourbillonner la neige qui comble les tranchées et les boyaux et pénètre jusque dans les abris. En travaillant jour et nuit on n’arrive pas à les déblayer. La neige rend toute observation impossible. Les cils sont perlés de glaçons, la capote devient en quelques minutes une chape hérissée d’aiguilles de  glace. Des hommes vigoureux pleurent dans la tranchée, à la fois de douleur et de rage de se sentir à bout.

Les jeunes gens arrivés dans les derniers renforts sont les plus atteints. Sous la tempête de neige quelques uns erraient comme des fous. L’un se plaint : « Mes parents sont à Lille, qu’est-ce que je viens faire ici ? » Les anciens du régiment, des réservistes de trente  à quarante ans, mariés pour la plupart, les réconfortent et les aident paternellement : « Allons gosse, donne-moi ton fusil et va te chauffer au brasero.Tu reviendras dans vingt minutes (1)».

L’armée d’Orient, trop méconnue, vaut la peine que l’on s’y intéresse davantage.

Deux grandes séquences méritent de rester dans notre histoire : les Dardanelles puis Salonique et la campagne des Balkans.

LES DARDANELLES (MARS 1915 – JANVIER 1916)

  1. La période
    Cette expédition dure dix mois, du 18 mars 1915 au 15 janvier 1916. Elle concerne essentiellement la France et l’Empire britannique, notamment les Australiens et les Néo-Zélandais, d’où l’abréviation « ANZAC ». Elle émane d’une idée de Winston Churchill, alors âgé de 41 ans et premier Lord de l’amirauté, c’est-à-dire ministre de la marine dans le gouvernement Asquith.

     
  2. Les objectifs
    Lors du conseil de guerre du 8 janvier 1915, Lord Kitchener, ministre de la guerre, signale que le détroit des Dardanelles est un objectif de choix : il commande l’entrée de la mer de Marmara et l’arrivée à Constantinople (Istanbul). Kitchener propose une action combinée de la marine et de l’armée de terre, celle-ci devant rassembler 150 000 hommes. Le 13 janvier Churchill discute longuement avec l’amiral Carden, qui commande l’escadre alliée de la mer Egée, face aux détroits. Celui-ci se déclare partisan d’une action navale. Il croit possible de réduire, l’un après l’autre, les forts du détroit des Dardanelles. Kitchener l’approuve.
    L’intervention prévue doit ouvrir les détroits pour permettre aux navires russes de la mer Noire d’entrer en mer Egée, c’est-à-dire en « mer libre ». Il ne faut pas oublier que la flotte russe du nord est doublement paralysée, par l’hiver dans le golfe de Finlande, et, le reste du temps, par l’impossibilité de sortir de la mer Baltique, car la puissante marine allemande contrôle les détroits danois depuis la toute proche base navale de Kiel.
    Autre avantage évoqué, cette expédition permettrait de séparer l’empire  Ottoman des empires Centraux (Allemagne et Autriche) et donc de renforcer le blocus à leurs dépens.
    Dernier avantage attendu, et non des moindres, l’Entente pourrait obtenir « le ralliement » des pays attentistes, la Grèce, la Roumanie, et même la Bulgarie(2).
    Dès le 2 janvier le grand-duc Nicolas déclare : Il serait bon que nos alliés (la France et la Grande-Bretagne) fassent une démonstration en quelque endroit.
    Le gouvernement français, présidé par Viviani, se rallie à l’enthousiasme de Churchill par solidarité. Cependant, Joffre, le généralissime, rappelle que le front occidental demeure prioritaire :
     A ce moment, personne ne se demande où trouver les 150-000 hommes nécessaires pour former les corps expéditionnaire terrestre si l’attaque de la Royal Navy venait à échouer(3).
    Il convient de se rappeler que l’Empire Turc comprend également la Syrie, l’Irak et le nord de la péninsule arabique. De ce fait il est proche du canal de Suez, sur lequel veillent les Britanniques. C’est la route de l’empire des Indes !

     
  3. Les préparatifs
    L’escadre britannique, qui se trouve en mes Egée, compte 5 cuirassés, 11 torpilleurs et 3 sous-marins. Le gouvernement français, définitivement acquis à la cause, demande à l’amiral Guépratte, jusqu’alors occupé à la surveillance des convois en mer Méditerranée, de rejoindre l’amiral Carden qui dirigera l’entreprise.
    Au total 4 divisions (3 britanniques et 1 française). L’escadre fait grosse impression : 20 cuirassées et croiseurs, 18 destroyers, 6 torpilleurs, en tout 280 canons de gros calibre.
    Mais il s’agit d’entrer dans un détroit (les Dardanelles) long de 70 kilomètres et dont la largeur varie de 8 à 1,5 kilomètres, selon les endroits, ce qui rend l’opération à la fois très délicate et très périlleuse.
    Les Russes avaient déjà failli s’en emparer en 1878. De son côté la Turquie est toujours perçue comme  « l’homme malade de l’Europe(4) ».
    De plus, dès l’été 1914, on a constaté la vulnérabilité des fortifications anciennes, avec l’exemple de la Belgique. Or l’empire Ottoman a le même problème. La flotte britannique, sûre de sa force et secondée par les français, ne doute pas de la victoire.
    Mais les Ottomans ont fait de gros efforts dans le domaine de l’artillerie. Depuis 1915 les Allemands ont envoyé en Turquie un conseiller, le général Liman von Sanders, qui va peu à peu prendre la direction des opérations à Constantinople. Son efficacité est remarquable : il y a 22 canons de tout calibre à l’entrée des Dardanelles. Dans le goulet, il y a 76 pièces d’artillerie. Des tubes « lance-torpilles » ont été installés sur le rivage. Et les Turcs ont placé des mines entre les rives du détroit. On n’a pas jugé nécessaire de poster des soldats sur la côte. Le PC germano-turc croit que l’artillerie saura décourager le débarquement.

     
  4. Les principaux épisodes
    Après un mois de bombardements conséquents l’amiral de Rebeck, qui remplace l’amiral Carden, lance l’offensive le 18 mars 1915. A Berlin et Vienne on craint que l’armada alliée ne vienne à bout de la résistance des Turcs.
    En fait, l’avant-garde française, avec l’amiral Guépratte, va être rapidement fixée sur la détermination des Ottomans. Le Bouvet, cuirassé français, est coulé avec 595 hommes. Une mine « dérivante » l’a noyé en deux minutes ! Deux autres cuirassés, l’Irrésistible et l’Océan, connaissent le même sort quelques heures plus tard mais leur équipage sera sauvé. Un quatrième, l’Inflexible, durement éprouvé, réussira à manœuvrer jusqu’à l’île de Tenedos, où il finira par s’échouer.
    Les généraux alliés reconnaissent alors que le corps expéditionnaire choisi aura un rôle plus important que prévu et qu’il permettra aux Franco-britanniques d’emporter la décision. Chez leurs ennemis, Liman von Sanders a encore accru la puissance de feu de l’artillerie ottomane.
    Cela nous ramène à la topographie des lieux. La longue presqu’île qui protège au nord le détroit des Dardanelles a une largeur  qui varie de 3 à 10 kilomètres et elle est, en théorie, partout à portée des canons de la marine alliée. En revanche, la partie centrale est formée de petits massifs, hauts de 200 à 300 mètres, qui devront être conquis par les soldats, mais qui sont bien défendus : Sanders y a placé, aux meilleurs endroits, trois groupes de défense, forts chacun de deux divisions.
     C’est le 25 avril que commence le débarquement des troupes britanniques. On a décidé d’échouer un vieux navire, le River Clyde, près d’une plage, ce qui devrait permettre aux soldats (irlandais) de débarquer au sud de la presqu’île. En fait ce bateau s’est échoué trop loin et plusieurs centaines de soldats sont criblés de balles en arrivant sur le rivage. De leur côté, 3 bataillons français sont chargés de neutraliser le fort de Koum Kalé qui interdit l’entrée du détroit sur la rive asiatique. Le fort est réduit au silence mais les soldats sont tenus en échec devant les tranchées turques du village. Ils ont fait 500 prisonniers mais ont perdu 750 hommes (300 Européens, 450 Africains(5)) dans cette seule opération.
    Le 28, Français et Britanniques s’attaquent à la colline de Achi-Baba (219 mètres). Ils y meurent par centaines devant le terrible barrage des Turcs (canons, mitrailleuses, réseaux de barbelés) pendant 2 jours. Une autre tentative, les 4 et 5 mai, connaîtra le même échec.
    Au milieu d’un impressionnant concours de journalistes, le fameux Albert Londres résume la situation :
    Tous les assauts à Achi-Baba se valurent. Grand départ, héroïsme, résultat : cimetières… Achi-Baba, bardée de fils de  fer, truffée de mitrailleuses, repoussait tout.
    Quand le général Gouraud, qui y perdra un bras, y fait sa première inspection, il est contraint de réclamer des fantassins et de l’artillerie lourde et il se borne à réorganiser le front. Un instituteur landais remarque :
    C’est donc la guerre de siège ou si l’on veut mieux, la guerre des tranchées, exactement comme sur le front français(6) ? Aussi je n’en vois pas la fin(7).
    Toutes les offensives (4 et 21 juin, 12 juillet) se brisent sur les défenses turques. Pour débloquer la situation le général Hamilton prépare un « plan B », à savoir un débarquement au nord-ouest, dans la baie de Suvla. L’initiative paraît judicieuse. Sur ces 15 kilomètres les Turcs n’ont que 3 bataillons et 20 canons.
    Mais le 11e Corps d’Armée vient d’Asie Orientale, il n’a pas d’unité, il compte beaucoup de soldats inexpérimentés et leur chef, le général Stopford attend de partir à la retraite …
    La 11e division, quittant l’île d’Imbros, débarque discrètement et repousse quelques dizaines de soldats ottomans. Son objectif : sécuriser la plage et ses alentours, ce qui permettrait de faire venir d’autres unités, puis de s’assurer le contrôle des collines avoisinantes. En fait ces troupes ne progressent guère.
    Malheureusement, parce qu’elles sont mal commandées, peut-être aussi par excès de prudence, elles ne mettent pas à profit la faiblesse des défenses pour s’emparer des collines. Ni durant la journée, ni la nuit suivante. Pourtant les officiers savent que celui qui donne le choc en premier et de nuit est presque certain de l’emporter. Ce manque d’initiative est criminel(8).
    Informé et extrêmement surpris de voir des soldats occupés à se désaltérer ou à chercher de l’eau car l’été est étouffant, le général Liman von Sanders adapte son dispositif en acheminant un corps d’armée vers le milieu de la presqu’île et en musclant son artillerie, trop faible dans ce secteur.
    Le commandement de ces forces est confié à un officier appelé à devenir célèbre, le colonel Mustafa Kemal (le futur président Atatürk). Intelligent et brave, cet officier était selon Sanders l’homme de la situation, "un chef qui ne craignait pas d’engager sa responsabilité".
    En face Stopford engage trop tardivement ses troupes vers l’intérieur.  Malgré de nouveaux renforts l’offensive s’arrête au bout de 3 kilomètres et les pertes sont très sévères. Le limogeage du général n’y change rien. Il est impossible d’atteindre la rive orientale.
    Mustafa Kemal, "sauveur des Dardanelles et de la capitale" est promu général. L’échec de Suvla et la perte de plus de 20 000 combattants sonnent la fin de l’opération des Dardanelles. La nomination du général Sarrail à la tête d’une "armée d’Orient" aboutit à un changement de direction. Il va falloir abandonner le détroit et se rabattre sur la péninsule des Balkans. Ce sera chose faite en janvier 2016.

     
  5. Les conséquences
    Les pertes sont terribles, comparables à celles du front occidental. Exemples :
    - Vimy (Pas-de-Calais) : début juin 1915, en 48 heures, pendant les combats de l’Artois, le 41e RI perd 13 officiers et 160 soldats (tués, blessés ou disparus).
    - Détroit des Dardanelles, le 28 avril 1915, en 24 heures, le 175e RI perd 24 officiers et 650 soldats.La presqu’île de Gallipoli est le théâtre d’un véritable désastre(9):

     

     

    FRANÇAIS

    ANZAC

     

    Troupes dans la presqu’île

     

    79 000

    78 000

    Tués

     

      9 300

    10 000

    Blessés, disparus, prisonniers

     

    17 700

    23 000

 

 

Le bilan humain de cette opération est très lourd mais il peut être expliqué.
Du côté français, après une analyse sérieuse, le généralissime Joffre, qu’il avait fallu convaincre, reconnaîtra que l’opération aurait pu être décisive pour la suite de la guerre mais qu’elle n’avait pas été bien conduite.
Les généraux français, d’Amade, Bailloud, Gouraud, étaient familiers des expéditions coloniales. Nombre de soldats, venus d’unités « africaines », assimilaient cette opération à une aventure de même type. Ils pensaient à une offensive rapide se terminant par la prise – prestigieuse – de Constantinople. Ils jugeaient les Turcs « décadents », indolents. Leur état ne méritait plus son titre d’empire Ottoman.
Du côté des Britanniques l’aveuglement était total. La fierté des Anglais souffrait quelque peu du rôle prépondérant de la France sur le front occidental, même si la Royal Navy  effectuait, vis-à-vis des empires Centraux, un blocus de plus en plus efficace. La Grande-Bretagne n’avait pas, en 1914-1915, une conscription comparable à celle des Français. On se souvient de l’affiche célèbre de Lord Kitchener, ministre de la guerre, faisant appel à des volontaires, un doigt pointé vers eux. « I want you ! ». Son collègue Churchill s’exclamait :
 L’armée du général Hamilton et la flotte de l’amiral de Rebeck vont remporter une victoire telle que la guerre actuelle n’a encore rien vu de pareil … victoire qui aura pour conséquence la destruction de l’empire ennemi et la chute de la capitale renommée. Et cette victoire, que je puis d’ores et déjà traiter de fait brillant et gigantesque, décidera du sort de l’Angleterre et abrégera la guerre(10) .
Finalement, les conseillers allemands (surtout le général Liman von Sanders) ont exploité au mieux la géographie locale et les Turcs se sont montrés de formidables combattants. Après 10 mois d’efforts inutiles les Franco-britanniques doivent reconnaître leur échec et se replier sur la Grèce, la Russie reste confinée à l’est, la Turquie est arrimée aux empires Centraux, aussitôt rejointe par la Bulgarie. De leur côté, Roumains et Grecs, peu convaincus par ce résultat, demeurent attentistes.
Mal préparée, mal exécutée, cette aventure n’atteint aucun de ses objectifs.
Avant la fin de la guerre Churchill reconnaîtra qu’il a été « présomptueux ».
Il n’y avait pas de véritable « Conseil interallié » au début de la guerre et cela a nui considérablement au déroulement et à la réussite des opérations des alliés de l’Entente. Car la valeur des soldats n’a jamais sérieusement été mise en cause. Le départs des Alliés en janvier 1916 en est la preuve éclatante : 
L’évacuation d’un théâtre d’opérations sous la pression ennemie est la plupart du temps coûteuse et peu glorieuse. Or, méticuleusement préparé et exécuté par surprise, le départ des Dardanelles fut un exemple contraire, une réussite totale, la seule d’ailleurs de cette malheureuse campagne en tous points désastreuse. Ainsi finit l’aventure par une fuite qui fut un chef-d’oeuvre(11) .
Liman von Sanders saluera l’exploit sobrement :
Dans l’ensemble, l’ennemi put encore se retirer sans encombre.

SALONIQUE ET LES BALKANS (1915-1918)

Ce port(12) (que les grecs ont récupéré en 1913 à l’issue des guerres balkaniques) bénéficie d’une position idéale, à moins de100 kilomètres des Balkans et donc de la Bulgarie et de la Serbie. Dès la fin de 1914 Gallieni suggère à Briand l’intérêt de s’y installer, d’autant plus que les premières attaques austro allemandes sont imminentes dans le sud-est de l’Europe. Le premier ministre grec Venezielos y est favorable et, à la fin de l’été 1915, il demande si les alliés pourraient y rassembler 150 000 hommes. On se met d’accord sur le principe  assez rapidement et on place le général Sarrail à la tête de cette « armée d’Orient ».


1. De grosses difficultés
Le départ est très difficile. La Grande-Bretagne pressent assez vite que les intérêts français sont très supérieurs aux siens. Les militaires anglais, « douchés » par l’échec de l’opération des Dardanelles, pensent surtout au contrôle de la Méditerranée et de la route des Indes. Ils ne sont pas vraiment prêts à s’aventurer dans les montagnes de Serbie et de Bulgarie.
Pour la Grèce, l’accord prévoit qu’elle mobilisera 90 000 hommes, or elle n’est pas prête. Le premier ministre Venizelos est en difficulté car le roi Constantin 1er, marié à Sophie de Hohenzollern, la sœur de Guillaume II, refuse de sortir de la neutralité, ce qui le met directement en opposition avec lui.
Quant à la Serbie, son armée est encore plus au nord, occupée à défendre le royaume, terriblement menacé par les empires Centraux.

Du côté français, le général Sarrail ne s’entend pas très bien avec plusieurs ministres dont Aristide Briand et à peine mieux avec certains généraux du GQG. Dès le début il se plaint des difficultés dues au sous-développement de cette région, en particulier des voies de communication médiocres ou inexistantes, ce qui complique très sérieusement l’évolution de cette armée. Il se heurte également aux autorités grecques, littéralement coupées en deux : le roi, accroché à sa neutralité, et suivi par plusieurs de ses officiers, et le premier ministre, très francophile, soutenu par les deux tiers des députés grecs.
Lucide et prévoyant, Sarrail encourage les missions archéologiques françaises (en Macédoine, à Delphes, au mont Athos), en cela il a retenu la leçon « égyptienne » du premier Empire. Les français créent des routes, assainissent des villes, ils distribuent de l’eau, ils construisent des fontaines et des puits. Les campagnes bénéficient de nouvelles pratiques culturales grâce aux conseils d’agronomes français. Pourtant, au début, la population regarde les soldats de l’armée d’Orient avec méfiance, parfois même avec hostilité.

 

2. Les objectifs des puissances de la région
La Bulgarie déclare la guerre à la Serbie en octobre 1915. Elle se sent prête à conquérir les cent kilomètres qui la séparent de la mer Egée, la « mer libre ». Les puissances centrales, l’Allemagne et l’Autriche, lui ont garanti qu’elles effaceraient le traité de Bucarest de juillet août 1913 qui l’avait empêchée d’y parvenir. Par ailleurs, l’un des meilleurs généraux allemands, August von Mackensen, qui a commandé les unités allemandes en Serbie (1915) et en Roumanie (1916) est chargé de la modernisation de l’armée bulgare, qui devient très rapidement redoutable(13). Tout le monde reconnaît que le soldat bulgare est un combattant courageux et tenace.
La Serbie pense à ses « frères », surtout aux Croates et aux Slovènes. Les autorités serbes prévoient la création d’une future Yougoslavie. Mais, pour l’instant, la Serbie est en danger de mort, car les deux empires, l’Allemagne et l’Autriche, s’apprêtent à l’envahir. De plus, la Bulgarie lui déclare la guerre dès 1915.
La Roumanie, coincée entre l’Autriche-Hongrie et la Bulgarie attend le moment favorable.
La Grèce, tiraillée entre le roi et son premier ministre, attend d’avoir réglé ses problèmes intérieurs.
L’Italie, dernière invitée, est entrée en guerre contre l’Autriche-Hongrie après s’être vu promettre de porter sa frontière jusqu’à la crête des Alpes -rappelez-vous le slogan « Trente et Trieste » - et de s’emparer du littoral de l’Albanie, récemment libérée de l’empire Ottoman, mais encore très arriérée et inorganisée. Après avoir mis la main sur la Libye et le Dodécanèse (l’île de Rhodes et ses petites voisines) en 1911, l’Italie voudrait, le plus tôt possible, s’emparer de l’Albanie pour contrôler toute la mer Adriatique : elle a déjà pris pied dans le petit port albanais de Valona.
Reste un problème : le « nationalisme » yougoslave porté par la Serbie, sans parler de l’omniprésence navale des Anglais.


3. L’aventure de l’armée serbe
Pendant que les premières unités franco-britanniques des Dardanelles se replient sur Salonique, les armées allemandes et austro-hongroises se jettent  sur la Serbie, le 6 octobre 1915. Le rapport de 4 à 1 laisse peu de chances aux valeureux soldats serbes qui se sont jusque là maintenus dans le nord du royaume car les Autrichiens étaient alors mobilisés par la pression des Russes. Le 14 octobre, le déferlement des armées bulgares, venues de l’est, règle la question. A la fin du mois, les trois quarts du royaume de Serbie sont occupés. Falkenhayn, généralissime allemand, décide de ne pas envahir le Grèce et la Roumanie qui n’ont pas encore choisi leur camp.
L’armée serbe opère une retraite harassante à travers les montagnes du Monténégro et de l’Albanie pour atteindre la mer Adriatique. Les rescapés de cette épopée sont recueillis par des navires anglais, italiens et français. Le 10 septembre 1916, la première séance de l’assemblée nationale serbe se tient dans l’île de Corfou où siège aussi le gouvernement serbe en exil. D’autres hauts dignitaires vivent momentanément à Nice et à Rome. Les députés décident que la phase suivante sera la libération de tous le Serbes, Croates et Slovènes, opprimés par les autorités autrichiennes, ce qui laisse présager la formation d’une grande Yougoslavie.

 

4. Les rivalités et les contretemps
En août 1916, malgré le retour de plusieurs unités reconstituées de l’armée serbe, l’armée d’Orient ne compte encore que 250 000 soldats prêts au combat. Lors de la formation de cette force alliée l’Entente(14) avait annoncé le chiffre de 500 000 hommes. Leur chef, le général Sarrail, officier compétent mais que certains de ses pairs jugent « politique », voire sectaire, a des relations difficiles avec ses alliés. Il donne certes des bases solides aux opérations à venir mais, de loin, cela ne se voit guère. De là à parler de son inaction …

La Roumanie pense alors profiter de l’avancée de l’armée russe de Broussilov pour entrer en guerre aux côtés d e l’Entente : 400 000 soldats roumains entrent en Transylvanie, menacent la plaine hongroise t la capitale Budapest.
Mais l’affaire tourne court : l’Autriche-Hongrie leur oppose 100 000 combattants, l’Allemagne 50 000, et au sud-est, la Bulgarie attaque à son tour dans la vallée du bas-Danube jusqu’au delta.  L’intervention roumaine vire au cauchemar car l’allié russe n’est jamais arrivé. A la fin de l’automne la Roumanie est envahie. Trop sûr de lui, le gouvernement roumain avait promis des céréales et du pétrole. Hélas c’est l’Allemagne et l’Autriche, de plus en plus gênées par le blocus, qui en profitent.

 

5. Les Serbes et les Français sont de retour
Premier frémissement au sud : une armée serbe inflige aux Bulgares leur premier revers sur les pentes du mont Kamakčaleh (250 m) et revient dans le royaume de Serbie après 11 mois d’absence. A la fin du printemps de 1917 l’armée serbe a été restaurée. Elle est prête à reprendre la lutte pour libérer la patrie perdue. Hélas pour elle, le soutien de la Russie, le « grand frère slave », est devenu impossible : le tsar Nicolas 1er a abdiqué et la Révolution gronde déjà.
Pourtant, avec l’appui des Italiens – un appui intéressé – et des Britanniques, cependant peu intéressés de s’aventurer dans les montagnes, des Grecs, qui ont contraint leur roi à l’abdication, et surtout des Français, les Serbes(15) sont sûrs de la victoire.
Le commandement a été retiré au général Sarrail et, après le bref intermède du général Guillaumat, qui a rétabli un réel climat de confiance entre les Alliés, Clemenceau le confie au général Franchet d’Espèrey. Celui-ci, résolu et méticuleux, visite longuement les différents théâtres d’opérations pour ne rien laisser au hasard. Utilisant à merveille le relief très accidenté du sud de la Serbie, il va amener peu à peu les troupes germano-bulgares à se limiter aux vallées, très encaissées, pour progresser vers le sud et ainsi les faire tomber dans le piège dont elles ne pourront plus s’extraire.
Fin juillet 1918 les alliés concentrent à Salonique 570 000 combattants dont 140 000 Serbes.
Sur le terrain la disposition est assez logique :
A l’ouest  :    51 000 Italiens (2 divisions) → Albanie, Bosnie, Monténégro.
Au centre : 140 000 Serbes   (7 divisions) → Macédoine, ouest de la Serbie
                   180 000 Français (8 divisions) → Macédoine, centre de la Serbie
A l’est   :    120 000 Britanniques (5 divisons) → est de la Serbie (face à la Bulgarie)
                     90 000 Grecs (5 divisions) en Thrace→ (face aux Bulgares et aux Turcs
Mais dès le début de 1948 les Britanniques manifestent leur volonté de diminuer leurs forces en Orient et de les renvoyer à l’Ouest. De même les Italiens, après le désastre de Caporetto(16), deviennent sensibles aux arguments des Britanniques. Il faudra des trésors de patience au général Guillaumat pour rassurer les Britanniques et convaincre les Italiens.

Le 14 septembre, secondée par deux divisions françaises, l’armée serbe entre en action. En moins de 3 semaines les ennemis seront débordés.

La victoire alliée d’Uskub(17), admirablement préparée par Franchet d’Espèrey, où les Français jouèrent un rôle décisif, aboutit à la mise hors de combat des 110 000 hommes de la IIIe armée bulgare.

Le roi de Bulgarie télégraphie à Guillaume II : Le désastre de Macédoine sera notre malheur à tous.
Ludendoff écrira cette phrase :

Le 8 août 1918(18) est le jour de deuil de l’armée allemande dans l’histoire de cette guerre. Je ne vécus pas d’heure plus pénible sauf à l’époque des évènements qui se déroulèrent sur le front bulgare à partir du 15 septembre et qui scellèrent le destin de la quadruple alliance.
Les Français délivrent la Serbie orientale et, le 29 septembre, la Bulgarie demande l’armistice qu’elle signe à Salonique. Continuant sur leur lancée, les Serbes atteignent Belgrade, leur capitale, et, pendant trois jours montent au-delà du Danube où leurs  « frères yougoslaves » les ont appelés. Le 3 novembre, L’Autriche-Hongrie capitule à son tour. Les huit derniers jours, l’Allemagne prolonge inutilement la « grande guerre ».
Vu le rôle décisif qu’ont joué les soldats français dans cette reconquête on ne s’étonnera pas de l’indéfectible amitié qui lie Serbes et Français pendant plus de 70 ans : le sauvetage puis le rétablissement de leur armée font des Serbes les débiteurs de la France.

Pendant le déchirement yougoslave des années 90 leur incompréhension a parfois été spectaculaire : amis solides, les français pouvaient-ils ne pas être alliés « inconditionnels » ?


Conclusion.
 

Comme à l’ouest, c’est à partir de l’été 1918 que les conditions sont réunies pour revenir à une guerre de mouvement après 44 mois de tranchées. Au sud-est de l’Europe, le déséquilibre n’est pas encore très visible, mais c’est l’analyse intelligente du général Franchet d’Espèrey qui précipite les conditions  de la victoire. Il a préparé avec soin le piège pour les armées coalisées, obligées de suivre dans un pays très accidenté, la principale des rares voies de communication, la vallée du Vardar. Il obtient de la sorte une victoire totale qui déclenche la capitulation des Bulgares et la cavalcade Serbe jusqu’à la plaine de Hongrie.
Les 2 000 kilomètres de distance entre les fronts, la rareté des nouvelles du front d’Orient, mal relayées par des journalistes, qui perçoivent cette guerre comme une affaire exotique, l’absence d’animosité dans nos régions, pour un ennemi qu’ils n’ont jamais affronté dans le
passé, sont autant de réalités qui expliquent la méconnaissance de ce front d’Orient.

Pourtant les 400 000 Français engagés à l’est ont été aussi valeureux que les 7  millions de combattants mobilisés à l’ouest et l’héroïsme dont ils ont fait preuve mérite notre reconnaissance et notre admiration.

 

Notes

(1) SAISON Jean, 1918, D’Alsace à la Cerna, notes et impressions d’un officier de l’armée d’Orient. Plon, éditeur.

(2) SCHIAVON Max, Le Front d’Orient du désastre des Dardanelles à la victoire finale 1915-1918. Texto. Le goût de l’histoire.

(3) Idem.

(4) « L’homme malade de l’Europe » : l’expression vient du tsar Nicolas 1er, empereur de Russie de 1825 à 1855.

(5) Généralement désignés sous l’appellation de « Sénégalais », ils forment les deux tiers du 56e Régiment d’Infanterie Coloniale (56e RIC).

(6) A partir de décembre 1914 le front est continu (de la Flandre belge (embouchure de l’Yser) à la Suisse et ne bouge presque plus.

(7) Sergent Arnaud POMIRO. Carnets de guerre. 15 mai 1915.

(8) SCHIAVON Max, ouvr. cité.

(9) Chiffres cités dans  Le Front d’Orient (1914-1919) les soldats oubliés, publication dirigée par Jean-Yves  LE NAOUR, éditions Gaussen.

(10) Winston Churchill. Déclaration à la chambre des Communes. Londres. Juin 1915.

(11) DELAGE Edmond, La tragédie des Dardanelles, Grasset, 1931.

(12)  Grand port et capitale cosmopolite du nord de la Grèce, sa seule grande ville avec Athènes, Salonique porte aujourd’hui le nom de Thessalonique.

(13)  Au début, les soldats bulgares ne portaient que des chapeaux et ils plaisantaient sur les casques des soldats français qu’ils appelaient « casseroles ». Le général Mackensen régla rapidement ce problème.

(14) La France, la Grande-Bretagne, la Russie, rejoints par l’Italie.

(15)  Les Serbes ont été largement pourvus de matériel et de vêtements français. Sur leur casque, pour se reconnaître, ils ont ajouté les armoiries du royaume de Serbie.

(16)  Les Italiens ont subi un désastre en Vénétie (Caporetto) face aux armées austro-hongroises (50 000 morts, 100 000 blessés, 40% de leur artillerie perdue. De ce fait ils pensent de plus en plus à maîtriser l’Albanie et les côtes dalmates (convoitées par les Serbes).

(17) Uskub est l’actuelle ville de Skopje, capitale de la FYR de Macédoine.

(18)  Date du début de la marche en avant des armées du « front d’Occident », Foch étant généralissime, après la 2e victoire de la Marne.

 

Bibliographie

 

FONCIN P., 1904, Géographie Générale, Paris, Ed. A. Colin.

HARTL L., 1931, Réputations (Foch, Gallieni, Joffre, Haig, Allenby, Ludendorff,Falkenhayn, Pershing …) Ed. Payot.

Correspondance secrète entre le chancelier Bülow et l’empereur Guillaume II. Grasset. 1931.

DROZ J., 1960, L’Europe centrale. Evolution historique de l’dée de « Mitteleuropa ». Payot.

ATLAS HISTORIQUE, De l’apparition de l’homme sur la terre à l’ère atomique. Stock. 1968.

MANCHESTER W., 1985,  Winston Churchill. 1 Rêves de Gloire. (1874-1932). Robert Laffont.
DUROSELLE J.-B., 1998, Clemenceau. Fayard
LIVERSEY A., 1994, Atlas de la première guerre mondiale. Mémoires.
HOBSBAWM Eric J., 1999,  L’âge des extrêmes. Histoire du court XXIe siècle (1914-1991). Editions Complexe.
Le Petit MOURRE. 2004,  Dictionnaire d’Histoire Universelle. Bordas.

AUDOUIN-ROUZEAU et  BECKER J.-J., 2004,  Encyclopédie de la Grande Guerre (1914-1918). Bayard.
VANER S., 2005.  La Turquie, Fayard.
MARIAN M., 2015, Le génocide arménien. Albin Michel.
LE NAOUR J.-Y., 2016, Front d’Orient (1915-1918) : Les soldats oubliés. Editions Gaussen.
 SCHIAVON Max, Le Front d’Orient du désastre des Dardanelles à la victoire finale 1915-1918. Texto. Le goût de l’histoire.

CADILLON S., Impressions, souvenirs de la guerre européenne 1914-1915-1916 par un matelot électricien du navire « Jauréguiberry ».

 

 

 

 

 

passé, sont autant de réalités qui expliquent la méconnaissance de ce front d’Orient.
Pourtant les 400 000 Français engagés à l’est ont été aussi valeureux que les 7  millions de combattants mobilisés à l’ouest et l’héroïsme dont ils ont fait preuve mérite notre reconnaissance et notre admiration.

 

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